samedi 5 juillet 2008

Liberté, égalité, choucroute

Ce matin, comme je me promenais dans les rues de Babylone je vis un clochard faisant la manche. Comme je le fais souvent dans ces cas-là je sortis de ma poche une pièce de 2 €uros et commençai à jouer à pile ou face en passant devant lui et, cela va sans dire, sans la lui donner. Vous ne le faîtes jamais ? Vous ne savez pas ce que vous perdez ! C’est un jeu très drôle et absolument sans danger ! En effet, le clochard sais très bien que si il se plaint ou même décide d’en venir aux mains il aura toujours tort devant la police.

Mais alors le ciel, gris et bas comme à son habitude, creva et arrosa Babylone d’une averse orageuse. Je couru me mettre à l’abri chez moi, laissant là le clochard. Heureusement je n’avais pas eu le temps de beaucoup m’éloigner de mon appartement. Tout en montant les escaliers je me plaignis du froid, du mauvais temps et de l’ascenseur toujours en panne. Lorsque j’arrivais à mon palier et cherchai mes clefs qui étaient encore partis au fin fond de mes poches et me rendis compte que j’avais toujours ma pièce de 2 €uros dans ma main. En entrant dans mon salon je la jetai négligemment sur ma table, puis j’allumai mon chauffage et me préparai du thé.

En attendant qu’il soit prêt je m’assis à ma table et me mit à manipuler ma pièce, sans réel but, juste parce que je n’avais rien d’autre à faire. Je remarquai alors d’étranges inscriptions sur le côté face de ma pièce. Tout d’abord je ne comprenais pas ce qu’il y avait d’écrit. Puis, après quelques secondes d’attention je réussis à déchiffrer trois mots « liberté – égalité – fraternité ». Liberté ? Egalité ? Fraternité ? Je ne comprenais absolument pas ce que ces mots barbares signifiaient. Je sortis alors mon dictionnaire et pris la définition de « liberté ».

Liberté n.f. : faculté pour un citoyen de faire tout ce qui n’est pas contraire à la loi et qui ne nuit pas à autrui. Droit reconnu à l’individu d’aller et de venir sans entraves sur le territoire national, d’y entrer et d’en sortir à son gré. §Liberté de culte : droit de pratiquer la religion de son choix. §Liberté d’opinion : droit d’exprimer librement ses pensées, ses opinions et de les publier. §Liberté de réunion : droit accordé aux individus de délibérer des sujets de leur choix dans un local ouvert à tous, sans autorisation préalable.

Quand j’eu lut ces quelques lignes je me dis que j’étais parfaitement libre et que décidément c’est dingue le nombre de stupidités qu’on peut lire sur les pièces de monnaie (surtout celles de 2 €uros). Mais je sentis nettement que je me mentais à moi-même. En effet, est-ce que je laisse aux autres la liberté d’être différents ? Pas du tout ! Dès que quelqu’un arrive avec l’air un peu excentrique je le laisse de côté. Si ton look, ta démarche, ta pensée est un peu spéciale je t’évite. Tout ça parce que je suis « normal » et que pour moi tous les « anormaux » devraient se normaliser plutôt que moi accepter leur différence. Je cherchais alors la définition d’ « égalité » espérant qu’elle me remonterait un peu le moral.

Egalité n.f. : 1/ rapport entre individus, citoyens, égaux en droits et soumis aux mêmes obligations.

2/ rapport entre des êtres semblables en nature, en qualité, en valeur.

A la lecture de ces quelques lignes un nœud se forma dans mon estomac à la pensée de toutes ces personnes que je considère comme inférieures à moi. Rien que le clochard que je narguais quelques minutes auparavant, je le faisait juste parce que pour moi il n’était qu’une quantité négligeable, un sous-homme, qui, en même temps que son toit avait perdu la qualité d’être humain. J’hésitais à reprendre mon dictionnaire pour chercher « fraternité », puis je me dis que le mal (ou le bien) était fait alors…

Fraternité n.f. : lien de solidarité et d’amitié entre des êtres humains, entre les membres d’une société.

A la lecture de ces quelques mots un rire douloureux s’échappa de mes lèvres. Fraternité ! Jamais je ne connaîtrai cette notion ! Ici à Babylone où le seul rapport avec les autres est un rapport de domination, de peur, de préjugés ! Moi qui de ma vie n’a fait que rabaisser les autres afin de cacher ma propre bassesse !

Je suis alors sorti faire la seule chose intelligente que je pouvais faire avec mes 2 €uros : m’acheter un bout de corde. Quand je suis revenu j’ai proposé au clochard de la matinée de venir partager du thé et un peu de chaleur humaine chez moi. Au début il semblait surpris et même effrayé par ma proposition mais finalement il se détendit et me raconta tous les malheurs qui l’avaient amené dans la rue. Je me rendis alors clairement compte que les misères qui m’arrivent et contre lesquelles je n’arrête pas de me plaindre ne sont rien du tout.

Lorsqu’il fut parti je me mis à écrire ces quelques mots, les derniers que j’écrirai. Dans quelques instants je vais me pendre au centre de ce salon. Quand on me retrouvera les rats m’auront certainement dévorés les yeux et les vers seront à l’action afin de nettoyer mon corps mais j’espère que ces écrits resteront et rappelleront aux générations futures la stupidité de Babylone et les incitera à faire mieux que moi, à ne pas fuir au lieu d’essayer de s’améliorer.



(p) & (c) Achim Shark 2004
dessin tiré de "Jerry Strobart" par Ale

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