dimanche 25 octobre 2009

Marley Marl « In control vol. 1 »

1988 : Le mur de Berlin est sur le point de tomber. L'Union Soviétique se désagrège. Eazy le fait. Run DMC est plus dur que le cuir. RZA et ses potes regardent des films de karaté toute la journée. Kanye West se prend une veste en invitant Cassandra au bal de prom du lycée. Et pendant ce temps, moi, je salis mes dernières couches, plus préoccupé par mon prochain repas que par la sortie imminente du « In control » de Marley Marl.

Et pourtant, le DJ et producteur originaire de Queens Bridge fait partie de l'élite des producteurs Hip Hop de la seconde moitié des années quatre-vingt et son posse le Juice Crew font partie des leaders du son new-yorkais de l'époque avec des artistes tels Big Daddy Kane, Kool G Rap, Biz Markie, MC Shan, Roxanne Shanté, Craig G, Tragedy the Intelligent Hoodlum ou encore Master Ace (seul non-originaire du Queens). Lorsque « In control vol 1 » sort, c'est le premier album crédité au nom d'un producteur, mettant pour la première fois un tailleur de samples, d'habitude condamné à l'obscurité, au centre de la lumière. Marley Marl en profite pour mettre en avant les jeunes pousses du crew, Craig G, Tragedy et Masta Ace, ceux-ci ont droit à deux titres solo chacun, laissant les déjà célèbres Daddy Kane, Biz Markie et G Rap plus en retrait.

En fait d'album, un seul titre, « The symphony », invitant la majorité du crew juteux fut enregistré spécialement pour « In control ». Les autres titres n'avaient pas été retenus pour les albums des poulains de Marley Marl car ils ne cadraient pas avec le reste. C'est dur à imaginer, mais il semblerait qu'en ces temps reculés, les artistes cherchaient à donner une certaine cohérence à leurs albums.

Ainsi naquit « In control ».

2009 : Le bout du mur de Berlin restant n'est plus que décoratif. L'Union Soviétique n'est qu'un lointain souvenir. Eazy ne fait plus rien. Run DMC pas beaucoup plus (au moins les 2/3 respirent). RZA fait de la musique entre deux films de karaté. Kanye West a le coeur brisé (Cassandra ?) et en fait un album sur un TR 808, il peut se le permettre, c'est une super star maintenant (dommage Cassandra). Et pendant ce temps, moi, j'achète la réédition du « In Control » de Marley Marl.

Soudainement, une question se lève, interrogatrice : quel est l'intérêt d'investir dans un album vieux de 21 ans ? Après tout, les récents albums de Kool G Rap ou Masta Ace (pour rester dans le Juice) méritent amplement toute notre attention. Pour quelle étrange raison le label Cold Chillin' s'obstine-t-il à réveiller les vieux fantômes rapologiques des temps passés ? Y a-t-il réellement un intérêt à tout cela ? Pourquoi rééditer et écouter « In control » en 2009 ? C'est ce que nous essaierons de découvrir à travers cinq points choisis pour étayer notre réflexion.

1 - Parce que le rap c'était mieux avant.

Aussi discutable que soit cet axiome, il peut être un excellent prétexte pour se procurer « In control » car ce serait mentir que de dire qu'il n'a pas prit une ride, où qu'il ait des années d'avance. Non, « In control » est un pur produit de son époque, plein de scratches, de BPM énervés, de breaks inattendus, de boucles courtes mais évolutives aux sonorités très funky, parfois flirtant avec l'électro-beat, le tout avec peu de refrains ; du bonheur pour les amateurs. Certains esprits fâcheux pourraient dire que « l'âge d'or » du rap fut dans les années 93-95 mais il suffira de déclarer arbitrairement que la fin des années quatre-vingt était « l'âge encore plus d'or », après tout, l'arbitraire ça nous connaît. Ainsi donc Cold Chillin' nous sert le disque parfait pour flatter notre côté « vieux con qui n'aime rien ».

2 - Parce que la culture, c'est chouette.

J'en surprendrai peut-être certains, mais il y avait quelque chose avant Soulja Boy. Le rap et le Hip Hop ont une histoire, une histoire riche et « In control » en est un des maillons. L'oreille curieuse pourra trouver ici ce qui se faisait autrefois et tenter de comprendre comment cela évolua jusqu'à devenir ce que nous connaissons aujourd'hui. L'historien en herbe écoutera avec plaisir Marley Marl lui-même raconter la genèse de chaque titre lors de petites intros. Il trouvera avec le même plaisir des informations complémentaires sur la genèse de l'album dans son ensemble et diverses informations complémentaires dans le livret. « Si tu sais d'où tu viens, tu sais où tu vas » paraît-il, Cold Chillin' nous permet d'aller aux racines de notre culture préfére.

3 - Parce qu'on peut se la raconter.

Certainement la raison la plus basse et la plus terriblement creuse, mais nous ne pouvons néanmoins pas la mettre de côté. Avoir « In control » chez soi, et qui plus est en expliquer la richesse en le comparant vaniteusement avec ses exemplaires de « The message », « Rappers delight », « Yo ! Bum rush the show », « King of rock » et « Straight outta Compton », c'est augmenter par 1000 son capital classe dans les soirées hype même si ce serait mieux avec l'édition originale en vinyle parce que le CD a tué le rapport entre le mélomane et sa musique tu vois. Malgré tout, avec Cold Chillin' tu peux te prendre pour le puriste le plus in qu'il soit, « caricature de con sans le voir qui bosse dur son charisme à coups de lunettes noires fumées ».

4 - Parce que la pochette est classe.

Finalement, peu de pochettes de rap tirent réellement leur épingle du jeu, mais celle d' « In control » est de celles-là. Capitaine en veste bleu marine, chaîne en or grosse comme le bras, lunettes de soleil, sourire discret, doigt vers le ciel, aux commandes d'un jet sur le tarmac d'un aéroport de Long Island, le tout saturé de couleurs chaudes tandis qu'au dos, le Juice crew pose en membres d'équipage. On est loin du cliché sombre et ghetto habituel où le rappeur va se casser la mâchoire à force de serrer les dents dans son éternelle grill face. Le livret luxueux vaut lui aussi le coup d'oeil. On y trouve la genèse de l'album avec des extraits d'un interview de Marley Marl, une genèse track par track par Marley Marl aussi, différente de celle que l'on entend sur le disque. Associé à quelques clichés et pochettes des différents maxis extraits de l'album on y trouve aussi l'intégrale des lyrics, bien pratique pour nous autres francophones afin comprendre ce qu'il se dit. Cold Chillin' nous offre un travail soigné de ce côté-là.

5 - Parce que le disque est bon, tout simplement.

Vous n'y aviez pas pensé à celle-là, hein ? Evidemment, comme dit plus tôt, le disque s'inscrit dans époque et ce faire un mensonge éhonté que de dire qu'il n'a pas pris une ride, mais ce n'en ai pas un de dire qu'il a bien vieilli. On a droit à 10 titres pleins d'énergie et d'un plaisir à kicker le beat certain. On a droit à plusieurs morceaux d'anthologie, spécialement « Keep your eye on the prize » de Masta Ace, le dance-floor léger et amusant « Wack itt » de Roxanne Shanté et bien évidemment le posse cut « The symphony ». Mais la qualité est constante avec les bons « Droppin' science », « We write songs », « Duck alert » ou encore « Live motivator ». Seuls « Simon says », second solo de Masta Ace et le « Freedom » de MC Shan sont en dessous de l'ensemble.

Bien qu'intéressants d'un point de vue historique et anecdotique, de ce point de vue les apparitions constantes de Marley Marl pour commenter les titres font perdre de l'énergie et du ressort au disque. Quant au disque bonus avec des versions tirées des maxis, il se révèle finalement loin d'être indispensable même si quelques passages font tendre l'oreille.

Il serait exagéré de dire qu' « In control » fut le disque de l'année 1988 (l'année de « It takes a nation to hold us back », « Tougher than leather » et « Eazy-duz-it » tout de même) ni même un disque indispensable. Néanmoins, il reste agréable et bon, ne boudons donc plus notre plaisir, la musique est bonne, le capitaine est au contrôle de l'appareil, peu importe son âge.

Merci Cold Chillin' !





(p)&(c)Achim Shark 2009

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