samedi 16 janvier 2010

Grain 2 Caf « Thomas Traoré »

« L'homme qu'a rappé 'Week-end à Meda' et 'Pénu' dans cet album se met à nu. Enfin, pas au point que tu vois mon anus ! » Après trois excellents albums avec Octobre Rouge, Grain d'Caf se lance dans l'aventure solo et fin 2009 débarque « Thomas Traoré ». Un des prénoms les plus communs d'Europe associé à l'un des noms de famille les plus communs d'Afrique, deux mondes plus habitués à être placés dos-à-dos mais un pont est jeté : Grain d'Caf, Thomas Traoré pour l'état civil. Appeler son album de son vrai nom n'est pas anodin, la volonté du MC est clairement de se livrer sans ambages. On pourrait craindre alors un album un peu lourd plein d'introspections chiantes sauvées par une « sincérité » qui a bon dos. Mais ce serait bien mal juger le grain de café du XIX° qui sur cet album suit la même ligne suivie par OR, livrant des textes travaillés, avec un point de vue original assaisonné d'humour pour un flow impeccable. Le fond et la forme travaillent ici de concert, pas besoin de chercher une quelconque concurrence.

Trentenaire depuis peu, « Thomas Traoré » est en quelque sorte un disque bilan, intelligent et bien conçu que tous pourront apprécier, quelque soit leur âge. Même ma nièce de 2 ans kiffe, et veut toujours augmenter le volume ! Car avant tout le disque est agréable à écouter, même sans écouter les textes, grâce à des prods variées et globalement inspirées appuyées par un flow tout-terrain. Derrière les machines on retrouve donc Tony (Puzzle), JC (qui a notamment travaillé avec OR sur « Là où ça fait mal »), D-ego (un des rares en France à savoir utiliser un synthé), Tido Berman (TTC), JM Dee (Disiz la Peste), Drixxxé (Triptik), Chimiste (La Cliqua), Nerubi (connaît pas) et Voodoo (Octobre Rouge). Les ambiances se suivent mais ne se ressemblent pas, on passe du jazzy « Trente nerfs » à l'électro minimaliste et froid du « Négronomie » de Tido Berman avant de plonger dans le rock du « Choix de vie ». « Arraches-toi de moi » et son sample soul sont digne au « Blueprint » de Jay-Z, « 3 secondes pour me racheter » est une nappe de synthé froide parfaite, « Miroir » est lui dans un ambiance très tribale plus ou moins dans la lignée du « Fréquence interdite » d'Octobre Rouge. Enfin bref, les ambiances, les sons, les influences s'entrechoquent, s'entremêlent et pourraient menacer l'unité du disque mais Grain de Caf maîtrise sa barque, et mène son disque où il le veut. Loin de se gêner, les différents styles se télescopent pour dévoiler au mieux la personnalité complexe de Thomas Traoré.

Car c'est bien de lui que l'on parle ou plutôt lui qui parle sur des sujets variés, la crainte de l'amour destructeur sur le magnifique « Arraches-toi de moi », son lien d'amour/haine avec son poto Bédoman qui « masse [ses] cervicales » sur le juste « Au suivant », la trentaine sur « Trente nerfs », son goût en sapes sur « Miroir », une ode au cunnilingus avec « L'infirmière », le « Rêve enterré » de Martin Luther King et la montée des communautarismes sur une instru chorisée envoutante ou encore ce (ceux) qui le pousse à continuer à rapper sur le péchu « Des histoires comme celle-là » et la géniale intro « Introspection ».

Le rapport à l'argent et les manières légales ou illégales de l'obtenir reste le thème central de l'album, introduit par l'excellent « Négronomie ». Froid et dur à souhait, Grain pose les bases de sa réflexion sur la difficulté d'être noir et d'avoir des biens en France, « On est bon pour soulever des cartons, avoir des hernies discales ; négro soit ton propre patron et t'as un contrôle fiscal ». On y brasse beaucoup de thèmes qui se révèlent récurrents, la place des noirs en France, l'argent légal ou illégal ... Un peu dur d'accès par son aspect très dur et son instru particulière, « Négronomie » devient vite obsédant (dans le bon sens du terme). Cette réflexion est suivie par une étude de cas : la sienne (on l'a sous la main, profitons-en) avec « Choix de vie » où Grain raconte son parcours en université de droit en parallèle avec le parcours d'un autre étudiant issu de son quartier. Les deux ont la chance de quitter leur zone pour faire leurs études dans une fac de qualité et commencent à s'intégrer avec d'autres jeunes de la rive gauche, « la voie royale pour l'embauche ». Les gens commencent à demander où trouver du shit, parce qu'il y en a plein dans le XIX, il paraît. Alors que la collègue du jeune Thomas décide de se focaliser sur les études, celui-ci saute sur l'occasion pour se faire du blé, ce qu'il fait avec succès. Au début tout cela lui paraît très bien mais finalement, des années plus tard, il réalise que ses choix de l'époque l'a empêché de se construire un futur stable et libre de soucis financiers, d'autant qu'il se retrouve au tribunal où Mme le procureur n'est autre que son binôme du quartier. « Ma soeur, c'est juste des choix de vie, si on retrouve ici c'est parce qu'on l'a choisi ». Le thème se poursuit avec « 3 secondes pour me racheter » qui se focalise plus sur le cercle vicieux d'un tel style de vie, les raisons de le choisir et la difficulté de revenir en arrière une fois qu'on y est engagé.

Le choix est donc là : argent facile et illégal ou légal et plus long à obtenir. Quelle voie choisir ? Loin de jouer le moralisateur, le grand repenti ou quoi ou qu'est-ce, Grain se contente de poser la question et nous laisse la réflexion. Ce qu'il ne faut jamais oublier en écoutant Grain de caf (et Octobre Rouge en général) c'est qu'il faut faire attention aux différents degrés du discours.

Malgré toutes ses qualités l'album souffre de quelques défauts, notamment l'instru fatigante du « Comte de Paname », quelques phases faciles et enfonçage de portes ouvertes (« Tout est à vendre » par certains aspects), des feats pas toujours au niveau (Oxmo déçoit) et d'autres titres un peu dispensables (« Miroir », « L'infirmière », mais c'est peut-être juste pas mon genre de délire). Néanmoins l'objectif est atteint, nous avons là un album sincère, juste, intelligent, bien produit, bien rappé, sans tomber un passéisme lourdingue.

Le disque se termine avec le titre éponyme « Thomas Traoré ». Un prénom européen, un nom africain, je me répète. On parle beaucoup d' « identité nationale » en ce moment et Grain rec herche son identité personnelle, qui est bien plus essentielle. Noir en France, Blanc en Guinée, où est la place du métis ? Finalement il a choisi la meilleure part « Mon camp n'est pas une race mais la volonté de vivre ensemble ».




(p)&(c) Achim Shark 2009

1 commentaire:

  1. Très bonne analyse d'écoute je trouve ! les mots sont justes et bien choisis ! il n'est pas aisé de commenter le hip hop aujourd'hui.
    bon papier !

    PS: oui moi aussi je suis tombé par hasard en cherchant des infos et live sur "joke" me retrouve la ! et tant mieux ! votre site est dans mes marques pages !
    Au plaisir

    RépondreSupprimer