vendredi 7 décembre 2012

Sherlock Holmes et le Masque Jaune

              « Mon cher Watson, cette vie monotone et ennuyeuse ne me vaut rien ! En plus, depuis que vous cachez mes produits le temps est atrocement long. J’ai besoin de prendre l’air. Que diriez-vous de partir à la pêche ce week-end ? »
              Durant les semaines précédentes, les deux amis avaient résolu le vol de l’escarboucle bleue, démasqués les faussaires du Vatican, innocenté lord Clearwood de cette sordide accusation de meurtre, manqué de périr lors du sabordage du « Honor of the Seven Seas », ce qui, selon ce brave Watson ne constitue pas exactement une vie « monotone et ennuyeuse ».
              « Et bien d’accord mon cher Holmes, cela me reposera. Mais pourquoi ne pas y aller dès aujourd’hui ? Vous n’avez pas d’affaire en cours.
           - Pas encore, Watson, mais si je ne me trompe pas, ce gentlemen sur le trottoir d’en face sera notre futur client. A moins que ses réserves à consulter un détective ne le fasse changer d’avis.
           - A quoi voyez-vous tout ça ?
           - C’est pourtant évident ! Voyez la veste de cet homme, comme elle est plus sombre vers le bas : il est clair qu’il a été sous la pluie. Or, vous savez comme moi qu’il n’a pas plu depuis une semaine : Notre homme vient donc d’arriver, sûrement par train. Mais vous voyez n’a pas de bagages, c’est qu’il a une affaire urgente à traiter. Voilà quinze bonnes minutes qu’il fait les cent pas devant chez nous : J’ai observé assez de personnes de cette fenêtre pour reconnaître un client indécis parce qu’il juge indigne d’un gentleman de consulter un détective. Mais nous verrons bien, le voilà qui monte. »


      
               Le type est accueilli chaudement par Sherlock qui lui déduit deux-trois trucs pas piqués des hannetons. Impressionné, l’homme commence son histoire :
                « Avant tout, vous devez savoir que j’ai une confiance absolue en mon épouse. Je n’oserai jamais l’accuser de quoi que ce soit de malhonnête ou sordide… Mais excusez-moi, il vaut mieux que je parte du début…
                 « Je suis né et ai passé la plus grande partie de ma vie dans le Sussex. J’ai hérité d’une bonne affaire de mon père que j’ai su faire fructifier. Grâce à cela, je suis largement à l’abri du besoin. Pendant longtemps, je vécu la vie vaguement hédoniste d’un éternel célibataire. J’en étais bien content et ne souhaitai absolument pas que ça change. Du moins, jusqu’à ce que je rencontre Mary…
                « Mary est une sussexoise d’origine mais, encore enfant, elle est allée s’installer avec sa famille aux Etats-Unis. Là, elle grandit et se maria avec un homme du cru. Le malheureux décéda tragiquement dans l’incendie de leur demeure. Suite à ce drame, Mary revint au Sussex. « Lorsque nous nous rencontrâmes, nous reçûmes tous les deux ce que nul de nous n’espérions ni même ne souhaitions : l’Amour. Moi, fier célibataire un jour, je me sentais faible sans elle à mon bras le lendemain ! Mes mots ne pourraient la parer que de nippes indignes d’elle, je me bornerai seulement de dire que je fus séduit par une dame vive, intelligente, drôle, franche, honnête, douce et sensible. Très vite, nous nous mariâmes.
                « C’était il y a deux ans et le mariage n’a en aucun cas altéré notre relation, bien au contraire. Complices, nous discutons tout et de tout. Ce n’est que depuis quelques mois que les choses ont changées…
                « Nous sommes voisins d’une maison longtemps inoccupée. Depuis quelques mois, des personnes s’y sont installées. Etrangement, personne ne les a jamais vus, ils ne sortent jamais à part la gouvernante qui gère tous les besoins extérieurs de la maisonnée. Un jour que je faisais remarquer cette étrangeté à Mary, elle me répondit sèchement qu’elle n’avait rien remarqué et changea brusquement de conversation. Je fus assez surpris de sa réaction mais n’en fit pas grand cas et oubliai rapidement l’incident.
                « Quelques temps plus tard, Mary vint me demander de l’argent. J’acceptai, bien sûr, mais elle refusa de me dire pour quel usage. Une autre fois encore, je vis Mary en grande discussion avec la gouvernante des voisins. Elle en sortit en larmes. Je la pressai de questions mais elle refusa de répondre et ses larmes redoublèrent d’intensité. Dès lors, un mur s’éleva entre nous et tous mes efforts pour le détruire s’avérèrent vains.
                 « La situation empirait. Mary me demanda de l’argent plusieurs fois, je me rendis vite compte qu’elle le redistribuait à cette gouvernante maudite. « Un jour que je rentrais chez nous plus tôt que d’habitude, je fus surpris de trouver la maison vide. Je vis alors mon épouse sortir de la maison voisine par la porte de derrière. Elle parut épouvantée de me reconnaître. Bien décidé à savoir ce qui paraissait terrifier et prendre une telle emprise sur mon aimée, je m’avançai vers la demeure honnie. La gouvernante tenta de m’empêcher d’entrer mais je la repoussai. Je m’apprêtai à monter les escaliers lorsque Mary s’interposa. J’exigeai la vérité, menaçant de tout casser. Mary parvint à me calmer par ses pleurs et sa promesse de ne jamais revenir dans cette maison.
                  « Mais je ne pus obtenir nulle réponse.
                  « En sortant, je me retournai et vit à la fenêtre du grenier un visage hideux et effrayant comme un MASQUE JAUNE !


                   « Durant les jours suivants, Mary fit des efforts insensés pour agir comme si de rien n’était. Son rire était faux, sa joie feinte. Lorsqu’elle ne se pensait pas observée, son front se plissait et ses yeux s’emplissaient de mélancolie et tristesse. Je sais qu’elle VEUT tout m’expliquer mais pour une raison que j’ignore, elle ne le PEUT pas. Ce… Ce monstre dans ce grenier semble contrôler ses actions. Je ne sais que faire !
                   « Elle m’a dit que si j’entrai dans cette maison elle me quitterai et je ne la reverrai jamais plus. J’ai bien vu qu’elle était sérieuse et je la sais capable de la faire. Hier, je me suis rendu compte qu’elle a vendu ses bijoux pour cette sorcière de gouvernante. Je ne savais plus quoi faire, je suis alors venu vous consulter.
                   « J’aime mon épouse M. Holmes, que puis-je faire pour la tirer de ce péril ? »
                   Sherlock Holmes joignit ses doigts noueux dans une attitude de réflexion.
                   « M. Subroc, les fleuves du Sussex sont-ils poissonneux en cette période ? demanda-t-il soudain.
                - Pardon ? Hum… Oui… Mais… Enfin, je ne vois pas le rapport…
                - Parfait ! Mon ami Watson et moi-même parlions de partir à la pêche avant votre arrivée. Nous allons donc vous accompagner pour vous aider à régler votre affaire puis vaquer aux nôtres. »

           
                   Peu après, confortablement installé dans la banquette du train, le détective allume sa pipe.
                   « Votre affaire, M. Subroc, est malheureusement fort simple : Votre épouse est victime d’un maître chanteur qui n’est autre que son premier mari.
                   « Mariée trop jeune à un homme violent en Amérique, elle croit être libérée de son joug suite à l’incendie de leur demeure. Mais le bougne n’est pas mort, seulement horriblement défiguré. Elle tente de lui échapper en mettant l’Atlantique entre eux.
                   « Elle débarque au Sussex, vous rencontre et est enfin heureuse. Mais l’homme la retrouve et menace de tout dévoiler. Voilà votre épouse contrainte d’acheter son silence. Ce visage hideux que vous avez vu n’est autre que cet homme cachant son infirmité sous un masque jaune.
                   « C’est classique, il existe un cas similaire dans les sous-sols de l’Opéra Grangier à Paris.
                - La canaille ! Je le tuerai !
                - Tout doux mon bon monsieur, lui enjoint le détective. Pensez à Mary, elle a besoin d’un mari, pas d’un bagnard ! »

                   Arrivés sur les lieux, les trois comparses se dirigent vers la maison du Masque Jaune. Mary en sort ! « Ciel ! Mon mari !
                 - Je sais tout ma chérie, je vais régler cette affaire une bonne fois pour toutes ! »
           
                    Malgré les protestations de son aimée, il entre dans la maison, suivi par Holmes et Watson et grimpe les escaliers quatre à quatre. Il ouvre la porte du grenier avec fracas et se retrouve face à un petit être malingre affublé d’un masque jaune. Il retire le masque pour découvrir le sourire d’une petite fille noire.

                     « Mais… Qu’est-ce que ?... bredouille le mari, interdit.
                   - C’est ma fille, Esther, déclare Mary d’une voix blanche.
                     « A 18 ans, j’ai rencontré un homme charmant, fin, honnête et drôle. Nous nous sommes mariés, nous étions heureux. Mais nos voisins ne l’étaient pas, car mon Joe avait le défaut d’être Noir, fils d’esclave affranchi.
                     « La naissance d’Esther mit le feu aux poudres. Une nuit, un groupe d’émeutiers est venu et à incendié notre maison.
                     « Joe nous a fait sortir mais n’a pu s’échapper lui-même. Lorsque la rosée eut refroidi la braise, je crus ma vie finie. Je laissais ma petite Esther à une nourrice qui avait toute ma confiance et vint mourir sur la terre de mes ancêtres.
                     « Qui eut cru que je pourrai sentir de nouveau ce que me faisait ressentir Joe ? Certainement pas moi. C’est pourtant ce qui m’est arrivé grâce à toi.
                     « Ayant repris goût à la vie, je voulais mon Esther près de moi, mais je ne savais comment t’en parler. Chat échaudé craint l’eau froide, comme on dit.
                     « J’eu l’idée de louer la maison voisine, au moins dans un premier temps. J’ai fait venir la nourrice, cette gouvernante que tu as rudoyée en arrivant, et Esther, lui faisant porter ce masque ridicule pour la protéger de la populace.
                     « Lorsque je t’ai demandé de l’argent ou que tu m’as vue en pleurs, c’est qu’Esther était malade au point que j’ai crut la perdre.
                     « Maintenant, tu sais la vérité, je te dégoûte certainement. Ne t’en fais pas, tu ne nous verras jamais plus, ni moi, ni ma fille.
                    - Mary, mon amour, je pensais que tu croyais plus en moi, répondit M. Subroc. Prenant la fille dans ses bras, il continua, Rentrons à la maison maintenant, notre fille a besoin de dormir. »
                     Et ils s’en vont, tous trois fondus en un seul être, laissant nos héros dans la pénombre du grenier.
                      « Mon cher Watson, si à l’avenir, vous me voyez trop sûr de moi, je vous serai reconnaissant de me glisser « le Masque Jaune au creux de l’oreille… Bon ! Allons taquiner ces truites à présent ! »



Ceci n’est qu’un humble hommage au patron de ce détective jeu, je veux bien sûr parler de Sir Arthur Conan Doyle, librement inspiré de sa nouvelle « Le visage jaune ».

(p)&(c) Achim Shark 2012
Crédits des illustrations :
Dessin de Sydney Paget, publié dans Strand magazine.
Logo de la collection « Les classiques du Masque », les éditions du Masque.
Extrait de la série « Baker Street », illustrée par Nicolas Barral.
Photo d’une « adorable petite fille noire » trouvée ici.
Montage « Many faces of Sherlock Holmes » par Jerry Stratton.

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